par Thad Matuszeski

"All the World's a stage, and all the men and women merely players."

-William Shakespeare

Le rappel a sonné dans les coulisses du théâtre gigantesque. Derrière une pièce de la scène extravagante, une femme belle qui possédait une apparence italienne essayait de se cacher. Elle avait un trac horrible. Elle se dit: Comment est-ce je me trouve ici, à Paris, dans une des plus grandes théâtres dans le monde? Son histoire est un drame lui-même.

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Elle était heureuse. Elle était assise sous le soleil de midi, sur le balcon de l'appartement luxueux. Les jambes appuyées contre la balustrade du balcon, elle regardait les gens qui coulaient comme des fourmis dans la rue en bas. Leurs vies quotidiennes étaient si ridicules, si matérialistes. Ils n'avaient pas le temps de voir la beauté, sentir la joie, et trouver l'amour. Et maintenant, lui, son mari, était devenu un de ceux-là avec son emploi si important. Il avait été son amant une fois... quand ils avaient été deux jeunes avec leur amour puissant, passionné, et décidément interdit. Ceci était le récit qu'elle aimait raconter le plus; c'était la seule chose extraordinaire à laquelle elle avait participé. Ça avait commencé avec les deux familles...

Le téléphone mobile interrompit ses pensées. Un sourire illumina son visage. Ce qu'elle aimait parler au téléphone! Elle appuya le combiné sur une oreille ardente: "Allô? C'est moi, Julie." Silence. Un soupçon d'un souffle doux, puis un déclic quand l'autre personne raccrocha. Elle fit un froncement mignon et commença à composer le message pour son mari: Cheri, il faut téléphoner à ta mère ou ta cousine... tu sais que je ne sais pas les distinguer. Elle était devenue très habile à distinguer la voix des parents qui refusaient de lui parler, mais si la personne inconnue ne disait rien, il faillait deviner. Cela était devenu une espèce de jeux détestable et elle n'avait jamais réussi à échanger un mot avec ses beaux-parents. Mais qu'est-ce qu'on voulait de plus, avec les deux belles-familles qui se détestaient?

Elle soupira et se leva pour mettre le couvert. En fredonnant une chanson d'amour, elle se mit à poser les assiettes avec une attention méticuleuse. Le choix des verres la troublait un peu comme d'habitude. Elle aimait beaucoup le cristal du vitrier célèbre de la famille Montague, celle de son mari. Si seulement le blason de la famille n'était pas sculpté au milieu d'un coté. Elle regarda pensivement les verres qui étaient un cadeau de mariage de ses parents, chacun avec un "C" majuscule entouré de fleurs. Mais non, il fallait utiliser ni l'un ni l'autre. Elle alla chercher deux gobelets en poterie dans la cuisine. On n'avait pas besoin de verres ornementaux pour un petit repas ordinaire; on pourrait les briser, ils étaient si délicats.

Il était en retard. Pour la troisième fois cette semaine! Et, pour lui, "en retard" voulait dire deux même parfois trois heures après que le dîner était servi. "Le Bureau" lui demandait chaque heure et chaque seconde qu'il pût donner de sa vie. Plusieurs nuits, il arrivait épuisé, crevé, vif. Elle était sûre que c'était bien les exigences du Bureau qui mettait leur mariage en danger; c'était le Bureau qui la torturait. Personne ne savait pas ce qu'il faisait au "Bureau"; sauf qu'il était responsable d'une centaine d' hommes importants de la famille puissante italienne de Montague. C'était clair qu'il était grand, puissant et très ricje et naturellement, le bruit courait qu'il avait quelque chose un peu louche. Pour des raisons qu'elle ne pouvait pas expliquer, le "Bureau" lui faisait peur. Elle n'aimait pas comment son mari avait changé, comment il s'était transformé. Pendant plusieurs années, elle avait soupiré après ce "vieux Roméo," ou peut-être que c'était plutôt le "Roméo jeune," le jeune homme dont elle était tombée amoureuse. Les peurs et les soucis dans sa tête ont chuchoté une seule phrase: Ce métier va finir par le tuer.

Le dîner s'était refroidi. La graisse avait coagulé, et les parfums savoureux étaient disparus dans la chambre déjà terne. Le soleil s'était couché. Elle l'attendait toujours au balcon. La grande baïe avec son balcon spacieux était la raison principale par laquelle ils avaient acheté cet appartement. Julie aimait les balcons d'une passion nostalgique. Ils donnaient à une âme solitaire une illusion de contrôle. Elle regarda autour d'elle. Elle était à l'abri des dangers et les peurs ne pouvaient la prendre au dépourvu. Au balcon, elle menait une vie imaginaire de contrôle et de puissance, et parfois une vie indépendante. Quelqu'fois, elle se voyaït comme actrice ou chanteuse, qui jouait des rôles dramatiques sur sa petite scène dans l'air.

Le marbre de son perchoir retenait la chaleur du soleil pendant une heure environ, puïs il fallait chercher un pull-over. Les réverbères s'illuminèrent. Enfin, elle eut peur.

Son mari n'avait pas l'ocassion de retourner à sa femme qui l'attendait. Deux hommes qui portaient des complets gris arrivèrent avec des nouvelles. Jeunes et nerveux, ils ne pouvaient pas lui expliquer pourquoi, ni la réconforter. Ils essayaient maladroitement de se fondre dans les murs indistincts. Elle ne pleura pas, mais elle était bouleversées néanmoins.

Dehors, sous le ciel noir et le balcon haut, les bruits de la rue continuaient, insouciants de la tragédie qui se déroulait. Regardés du balcon, les pavés de la rue avaient l'air d'être indistincts et mous. Julie resta sur le bord en prenant un souffle calmant.

Elle s'assit en murmurant, "Je vais soutenir."

Elle prit le téléphone sans fil avec une main et, avec l'autre reprit le papier avec les détails d'un casting annoncé le lendemain pour des figurants dans un nouveau film français.

À vingt-sept ans, elle allait finalement commencer sa vie.

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Le rideau s'est levé en relevant une Salle comble. Elle n'avait plus le trac. Grande, majestueuse, et puissante, Juliette s'est tournée pour faire face au monde parisien et à l'audience attendante. La scène était devenue son balcon.