Quand je l’ai rencontré pour la première fois, il était dix fois plus grand que moi. Mince et agile, il se tenait debout sur ses pattes arrières, et commandait un certain respect, même sans aucune trace de poil et une voix trop aïgue pour sa taille. Moi, j’admets que j’avais peur. Il s’est penché vers l’endroit où je me tenais tranquille, en espérant qu’il ne me voirait pas. Pas de chance. Il a pris mon corps, maigre et tremblant, dans ses mains, et m’a examiné de plus proche. Sa figure presque touchant la mienne, il m’a considéré en silence. J’ai renvoyé son regard avec une force égale à la sienne, bien que mon corps tremblât de peur. Nous sommes restés là, immobiles, pendant plusieurs minutes - ce qui me semblait plûtot des jours dans mon état apeuré. Après une éternité, une pensée a dû s’infiltrer dans sa conscience, car il s’est élevé, et s’est mis à courir, en me tenant toujours dans sa poignée.
-Non, tu ne peux pas le garder, a dit madame Lavois d’un ton ferme.
-Mais pourquoi pas? a répondu Jean, plus intelligent que la plupart des enfants de douze ans. Il est si petit, et si mignon! Je crois qu’il a perdu sa mère. Il va sûrement mourir si on le laisse dans la forêt.
-Mais nous ne savons même pas ce qu’il mange, ni quelle grandeur il va atteindre quand il deviendra adulte. Nous ne savons même pas s’il est vraiment un "il".
Jean n’a rien répondu. Il avait vu dans les yeux de sa mère que la bataille était gagnée.
J’ai grandi très vite. Il n’y a pas d’enfance prolongée dans la forêt cruelle et implacable. Mon environment nouveau était au début idéal pour la maturation. Je subsistais sur une diète de viande et de morceaux jetés de la table. J’ai développé mes prouesses physiques en courant dans le jardin, et en chassant les écureuils. J’avais une curiosité inépuisable, et il y avait toujours quelque chose de nouveau à trouver. Aucun rat n’a pu éviter mon nez sensible et mes dents longues et pointues. Pas de question: la vie était bonne. J’ai perdu ma grande peur de l’animal qui m’avait arraché de ma cachette dans la forêt. C’était lui qui me donnait à manger et me parlait sur un ton rassurant. De plus, je grandissais de plus en plus vite, tandis que lui, il restait presque de la même taille. Un demi-mètre… trois quarts…
-Je sais bien que tu l’aimes. Moi, je l’aime aussi. Je l’ai aimé depuis l’instant que tu l’as apporté à la maison. Je serai sans doute triste de le voir partir. Mais soyons raisonnables, Jean. Ce n’est plus le petit animal effrayé qu’il était quand tu m’as convaincu de le laisser rester. Il fait presqu’un mètre maintenant! Il arrache mes fleurs en chassant les écureuils. Il renverse les chaises en courant dans la maison. Il devient trop grand pour notre petite ferme.
-Mais maman, c’est mon seul ami. Tu m’as arraché de la ville, de tout ce qui m’est familier, de mes amis, et m’as apporté ici à la campagne. J’ai essayé de trouver une source de bonheur, et j’ai pensé réussir. Maintenant vous voulez me l’enlever aussi.
En regardant les yeux de sa mère, Jean a été un peu surpris d’y trouver une larme solitaire. Mais elle n’a rien dit. Encore une fois, il avait gagné.
J’ai continué à grandir. Bientôt, les rats et les écureuils sont devenus trop petits pour m’intéresser. Mais il ne me manquait pas d’occasions de chasser dans la forêt. L’animal et sa mère (j’ai enfin compris leur relation, bien que je ne sache pas encore pourquoi ils restaient ensemble, quand c’était clair que l’animal était assez grand pour prendre soin de lui-même) me persuadaient de plus en plus de rester à l’extérieur. Cela ne me gênait pas; leur cave était devenue bien trop petite pour mes énergies. Mais je retournais toujours dormir avec eux. La cave était chaude et comfortable, et il ne me restait plus aucune crainte de l’animal ni de sa mère. J’étais maintenant assez grand pour me protéger, et je m’estimais au moins quatre fois plus fort que les deux ensemble. Pourquoi ils me laissaient toujours entrer, je n’ai pas compris, mais je l’apréciais.
Mais la nourriture qu’ils m’offraient ne m’intéressait plus. Seule la chair fraîche occupait mes désirs. Ce goût âcre de sang chaud, le bruit de la viande qu’on déchire des os. Oh! La chair, la chair fraîche, avec le sang qui dégouline de la bouche jusqu’au menton. Les cris effrayés et sans espoir d’une victime qui sait que sa fin approche, qu’il ne reste qu’à se soumettre à l’inévitable!
C’était pendant qu’il essayait une fois de plus de m’offrir un morceau de viande cuite qu l’idée m’est venue. Son bras qui s’agitait à un rythme si calmant, si hypnotisant. Son bras qui invitait à mordre. J’ai fait un mouvement pour attraper entre mes dents cette chair si attrayante, mais j’ai raté mon coup - j’ai eu une bouchée du morceau qu’il m’offrait. C’était d’une fadeur! J’étais tellement dégoûté, que je n’ai pas voulu essayer une deuxième fois. Un mètre… un mètre et quart…
Dans la forêt dense, une grande forme court rapidement entre les arbres. Les bêtes de la forêt se sauvent en terreur, mais ce n’est pas seulement un repas que la forme cherche avec tant de fièvre, comme on cherche un enfant perdu. Ou peut-être dirait-on que la fièvre est plutôt un désir intense? La forme semble obsédée par une seule idée. Mais laquelle? Et pourquoi?
-Au village, on parle d’une grande bête, plus grande qu’un homme, qui dévore les moutons et tue les chiens. On commence à poser des questions, Jean.
-Ce n’est pas lui! Tu le sais! Il est doux et gentil. C’est un animal domestique! Et il fait seulement un mètre et quart. Bien moins grand qu’un homme!
-Calme-toi, Jean. Je ne fais d’accusations. Mais les gens du village…
Je sens l’animal s’approcher de là où je suis couché sur l’herbe. Pourquoi ne se sauve-t-il pas? Pourquoi n’a-t-il pas peur? Il est en pleine forme. Un peu maigre peut-être, un peu trop petit - il est encore jeune. Mais un morceau jeune est plus tendre, aussi. Mon appétit devient plus insistant; je commence à saliver. J’imagine comment je vais savourer mon dîner. Lui en premier, ensuite sa mère. Et leur cave sera la mienne. Cent pas… cinquante pas… vingt-cinq… Tout à coup, une odeur étrange me chatouille le nez. Je n’y fais pas attention; ma proie s’approche. Quinze pas… dix pas… Encore une fois, l’odeur interrompt mes pensées. Mais qu’est-ce que c’est donc? Ça sent si bon; si étrange, mais en même temps si familier. Pourrais-je avoir la compétition pour mon repas si longtemps anticipé? L’animal caresse tendrement me tête. Il ne va pas d’enfuir - il me fait confiance. Et pourtant, cette odeur qui m’attire… À l’instant même où la réponse me vient, une forme surgit brusquement de la forêt et tombe sur l’animal. C’est ELLE! D’un bond énorme, ELLE saute sur l’animal et le prend dans sa bouche… pour me l’apporter! Les hurlements de terreur et de douleur s’étant apaisés enfin, nous pouvons manger en silence. ELLE va être si contente quand je lui montre la grande cave chaude. Et l’autre morceau succulent là-dedans.